CASAMANCE – CAP VERT : LE BONHEUR VERSION GRAND LARGE

Dernière navigation fluviale

Notre dernière déconvenue administrative nous a mis en retard. Pour descendre le fleuve et quitter la Casamance, il est impératif d’attendre la marée descente. Certains bateaux n’ont pas cette contrainte, mais notre petit moteur ne peut pas étaler le courant de la marée montante. La matinée de palabres dans le bureau des douanes nous fait rater le train du « flot descendant » qui nous aurait permis de rejoindre les portes de l’océan dans l’après-midi. L’envie de quitter Ziguinchor est trop pressante, nous relevons le mouillage, décidés de s’approcher le plus possible de la sortie. La renverse de marée nous cueille alors que nous approchons de Pointe-Saint-Georges. Nous avons maintenant le vent dans le nez, un vilain clapot et le courant contre nous. Autant d’obstacles insurmontables pour notre vieille « bourrique » qui s’époumone, et finit par céder du terrain aux éléments. Impossible d’aller plus loin, nous faisons demi-tour et entrons dans le bolong de Djiromait pour trouver un mouillage tranquille où passer la nuit. Nous sommes finalement ravis de ne pas avoir réussi à atteindre Pointe-Saint-Georges. Le mouillage dans le bolong est bien meilleur, et c’est dans un calme absolu, loin de tout, que nous pouvons profiter d’un magnifique coucher de soleil sur la mangrove.

Inutile de nous presser ou de partir à l’aube le lendemain, nous ne pourrons pas retrouver le large aujourd’hui, la marée ne nous en laissera pas le temps. Nous reprenons donc tranquillement le tapis roulant de la marée descendante en milieu de matinée. A un régime de 1400 t/min, nous tenons une moyenne de 5 nœuds, une vitesse inespérée sans un bon courant dans le derrière. En passant devant Pointe-Saint-Georges, nous ralentissons l’allure pour attendre un éventuel contrôle de l’armée, mais personne ne se décide à venir nous saluer. Nous sommes pourtant prêts, les papiers à la main et le sourire aux lèvres pour accueillir ces drôles zouaves une dernière fois à bord. Un peu désabusés par leur soudaine indifférence, nous remettons les gaz.

Avant d’arriver à Diogué, les dauphins nous honoreront une derrière fois de leurs étranges roucoulades sous la coque. Diogué est à la porte de l’océan. Bien que nous soyons encore sur le fleuve, nous pouvons sentir la douce ondulation de la mer, et nous humons avec plaisir l’air frais et iodé. Mais patience, le retour dans l’immensité océane ne sera possible que demain. Avant de mouiller, nous passons et repassons devant le campement militaire, attendant que quelqu’un montre son nez pour nous contrôler et, surtout, nous renseigner sur la possibilité de mouiller dans le petit bolong derrière le campement. Nous ne savons plus vraiment sur quel pied danser, nous restons dix minutes à nous dandiner devant le planton et rien ne se passe. Les soldats, confortablement installés à l’ombre d’un manguier, nous regardent manœuvrer et parader devant leurs pénates. Leur nouvelle attitude nous désoriente et, avant de nous ridiculiser complètement, nous décidons d’aller mouiller où il nous plaira. Une fois débarqués sur l’Île de Diogué, un militaire finit « enfin » par se présenter à nous. Pour la bonne forme, il nous emmène saluer le chef qui nous souhaite la bienvenue, mais ne veut même pas regarder nos papiers ! Les raisons d’un tel changement d’attitude nous échappent complètement. On est un peu vexés d’avoir payé aussi chers des papiers de sortie qui n’intéressent personne. Réflexion faite, si l’on n’a pas de raison de revenir au Sénégal avec son bateau, autant hisser le « Jolly Roger » (pavillon des pirates) et faire une sortie en fraude, en faisant tamponner son passeport pour la sortie de Casamance et, en cas de contrôle, dire qu’on retourne à Dakar. Nous laisserons le soin à d’autres voiliers de vérifier que cela fonctionne…

Diogué, village de pêcheurs

Avec la permission des militaires, nous profitons d’avoir mis pied à terre pour faire une petite visite de l’île. Jérémie y est venu régulièrement de 2003 à 2008, et en 6 ans, le changement est impressionnant. Le village s’est fait grignoter petit à petit par l’océan. L’avancée de la mer est implacable ; c’est au moins 50 m de plage qui ont disparu et des dizaines de maisons qui s’écroulent, rongées par les flots. L’école du village a elle aussi été engloutie ; elle a été reconstruite 500m plus loin. Les habitants tentent de faire barrage à la mer en entassant des sacs de sable, mais le combat semble d’ores et déjà perdu. Nous observons là une des conséquences directe du réchauffement climatique, et la lecture des prévisions des climatologues laisse augurer un triste avenir pour toute cette région qui vit au raz de l’eau.

Toutefois, cette montée inexorable des eaux ne semble pas perturber l’effervescence du village. Djogué est une sorte de Tour de Babel des pêcheurs de la côte ouest-africaine : sénégalais, ghanéens, bissau-guinéens, guinéens de Conakry, sierra-léonais… tous sont là pour la pêche. Sur la plage, les femmes, assises sur le sable, vident les tonnes de poissons qui sont ramenés chaque jour. Derrière elles, se trouvent les tables de séchage et de fumage. Plusieurs milliers de mètres carrés de poisson séché et une odeur de poisson pourri qui prend à la gorge. Ceux qui font fortune ici, ce sont les chercheurs « d’or gris ». Maîtres de la filière, les ghanéens sont les spécialistes de la pêche au requin, d’une part pour sa chair qu’ils apprécient, mais par dessus tout, pour ses ailerons. Les ailerons de requin, le péché-mignon des chinois, qui viennent jusque sur la plage l’acheter au prix exorbitant de 60€ à 80€ le kilo, alors qu’ici, un kilo du poisson le plus noble ne doit pas dépasser les 3€. Ce caviar asiatique est ensuite revendu à presque 600€ le kilo, avant d’être transformé en soupe, poudre ou autre mixture, consommées par la gente masculine pour essayer de redonner un peu d’euphorie à leur membre viril. Les pêcheurs du monde entier sont zélés pour soigner l’impuissance des « puissants chinois ». Difficile d’estimer le tonnage de requins victimes des pratiques barbares, consistant à leur couper les ailerons, puis les remettre à l’eau encore vivants. Une étude estime à 100 millions le nombre de requins tués chaque année, pour leur chair et leurs ailerons (environ 8000 tonnes par an), générant une manne de 480 millions de dollars. Traumatisée par Stephen Spielberg et ses Dents de La Mer, l’opinion publique ne se mobilise guère pour sauver du massacre ce poisson qui hante notre imaginaire. Et ce délit de « sale gueule », le requin le paye cher : une étude mondiale visant à déterminer le statut de conservation de 64 espèces de requins et raies de haute mer, révèle que 32% de ceux-ci sont menacés d’extinction à cause de la surpêche, de la dégradation de leur habitat et d’un lent renouvellement des populations. En Basse Casamance, la ressource a déjà commencé à se raréfier, et les pêcheurs vont maintenant traquer le requin jusque dans l’archipel des Bijagos en Guinée Bissau (distant d’environ 70 miles, soit 130 km) où l’on trouve encore une vingtaine d’espèces. Les campagnes des associations militantes se multiplient, l’Union Européen commence à légiférer, mais comment expliquer à un pêcheur africain, qui bien souvent lutte pour sa propre survie, qu’il faut préserver cette « poule aux œufs d’or » ?

Nous continuons notre visite, traversons le village des pêcheurs, sorte de bidon-ville fait de constructions anarchiques en tôles et en paille. En s’enfonçant dans les terres, loin du tumulte des pêcheurs, se trouve le village Diola. Nous y retrouvons la même tranquillité que dans les autres villages que nous avons visité. Nous ne ferons qu’un passage furtif, il nous faut maintenant revenir à bord afin de préparer le bateau pour la traversée vers le Cap Vert : un rapide carénage pour ne pas être trop freiné par le petit écosystème qui envahit de plus en plus vite notre carène ; dégonfler et ranger l’annexe ; préparer la grand-voile ; ranger à l’intérieur tout ce qui traîne, et prendre une dernière météo avec le téléphone satellite pour s’assurer que le créneau est toujours propice pour traverser.

Retour dans l’océan

Jeudi 15 mai – 10h30 la marée est à l’étale, c’est notre signal de départ  ! Le mouillage est remonté à bord, rangé dans sa grosse valise rouge, transporté péniblement jusque sous la table du carré. Tutto a posto ! Deux ou trois incantations librement inspirées pour que le moteur ne flanche pas au milieu de la passe pour sortir du fleuve, et nous voilà partis, poussés par le courant de la marée descendante. Un dernier regard sur les rives du fleuve, un dernier salut à nos potes militaires : Ciao la Casamance, nous reprenons le large !

Trois heures de navigation au moteur pour sortir de la passe du fleuve, un slalom géant, de bouées en bouées, avec le sondeur qui remonte parfois à 4 mètres, des bancs de sable de part et d’autre, les vagues qui déferlent à moins de 10 mètres du bateau et un vent d’une dizaine de nœuds qui s’obstine à nous faire face. La dernière bouée verte passée, nous pouvons maintenant mettre à la voile, couper le moteur, et nous relâcher complètement après ce passage un peu délicat. Nous décernons une mention spéciale à notre « bourrique », qui nous a su nous rester fidèle pendant ces deux mois de navigation fluviale. Cinquante heures de bons et loyaux services pour parcourir pas loin de 200 miles, nous n’aurions pas osé parier dessus !

Nous savourons ces retrouvailles océaniques, toutes voiles dehors dans une météo idyllique. Le large, cet horizon à perte de vue ; la fraîcheur de l’Alizé; le plaisir de faire de la voile ; la longue houle, cette respiration océanique, tout cela nous manquait : quel bonheur d’être à nouveau en mer ! Le tableau serait presque parfait si ce n’était que nous sommes au prés et que nous ne faisons pas le cap : plein ouest alors que l’île que nous visons est 30° plus nord ! Nous pardonnons à Eole ses caprices qui nous rallongent la route, et décidons de continuer sur ce cap pour bien nous dégager de la côte, afin d’éviter de croiser trop de pirogues de pêche. A 2h20, nous virons de bord, cap au nord…on retourne à Dakar ???!!!! 10h00 : le vent a tellement mollit que nous affalons tout et nous nous laissons hypnotiser par la pétole. Nous dérivons sur un miroir, le ciel se reflète sur un glacis bleu profond. La mer et le ciel se confondent sur l’horizon. Peu importe que nous n’avancions plus, la pureté de ce moment est fantastique : tout semble immobile, même le temps semble être en suspend, et nous sommes seuls au milieu de cette immensité. Après deux heures de calme plat et de bonheur extatique, le vent revient, nous permettant de glisser à 4/5 nœuds.

Vers 17h00, alors que nous discutons tranquillement dans le cockpit, la nature nous gratifie d’une de ses plus belles et plus subtiles manifestations : à cinq mètres de nous, une raie d’une envergure d’environ deux mètres, s’élance dans les airs pour réaliser un magnifique salto arrière ! Un moment fugace et magique que nous avons le bonheur de partager. L’océan peut être vu et comparé à un vaste désert, mais en se laissant aller à la contemplation des flots, on remarque vite que cet espace infini est en réalité clairsemé d’instants exceptionnels comme celui-ci.

A moins de 10 miles de Dakar, nous envoyons le virement de bord qui nous met sur le route de Sal. Notre route est assez peu conventionnelle pour rejoindre le Cap Vert, mais la météo nous impose cette originalité. La règle veut que pour rallier l’archipel Cap-verdien depuis la Casamance, il faille faire une « cuillère » : se laisser partir dans l’ouest jusqu’à rencontrer des vents qui permettent de faire du nord-nord-ouest. Les prévisions météos n’annonçant pas de bascule de ce genre, il nous a fallu faire une route en « Z », pour aller chercher la bascule de vent au niveau de Dakar. Cette route nous a imposé une veille particulièrement attentive, en raison des nombreux gros navires de pêche qui ratissent les ressources halieutiques de la région. Une fois Dakar laissé derrière nous, nous ne croiserons quasiment plus personne avant le Cap Vert.

Au troisième jour de navigation, la ligne de pêche se tend de manière peu habituelle. Je réveille Jérémie et commence à remonter la ligne. Plus de cinquante mètres de ligne à ramener à la main, ça laisse le temps d’imaginer ce qui peut se trouver au bout : poisson, algues ou plastique ? La manière dont la ligne frétille annonce un poisson ! Je passe le relais à plus fort que moi pour ramener notre prise, et courre chercher le Pastis. Le Pastis, en plus d’être une boisson rafraîchissante que nous consommons avec modération, nous sert également à tuer les poissons que nous pêchons. Beaucoup moins barbare et cruel que le coup de manivelle de winch, un petit verre de pastis dans les ouïes promet une mort douce et non-violente à notre victime. Nous ne nierons pas qu’il nous est parfois arrivé de trinquer avec l’animal… C’est un magnifique thon albacore d’environ 8 kg que Jérémie a remonté à bord. En versant le précieux breuvage dans ses ouïes, je salive déjà à l’idée d’un épais steak de thon mi-cuit ou peut être d’un savoureux tartare. Mais le sort en décida autrement… dans un dernier tressaut de vie, le thon glisse entre les doigts de Jérémie, et notre déjeuner se fait la malle. De rage, nos papilles pleurent de savoir qu’un autre que nous profitera de ce festin. Et notre cambuse qui déborde de conserves et de nouilles chinoises nous paraît soudain bien insipide.

Petit à petit le vent se renforce, et nous devons ariser la grand-voile et rouler un peu le génois. On passe d’une navigation qui frôle l’idéal, à des conditions un poil plus sportives et humides. Mais un peu de piment dans cette traversée n’est pas pour nous déplaire. 30H de navigation au près dans 25 nœuds de vent, Tass accélère la cadence tandis que nous réapprenons à vivre penchés. Se déplacer, bricoler un truc à manger, s’habiller, toutes ces petites choses du quotidien prennent une autre dimension quand il s’agit de les faire avec 30° de gîte et un tangage bien appuyé. Saints GRIBs (nos fichiers météos) avaient raison, le vent mollit, la mer se lisse et nous pouvons mettre les cirés à sécher.

Enfin, ça adonne ! Nous sommes maintenant travers au vent. L’allure est confortable et Tass glisse merveilleusement. Seulement, si nous continuons à cette vitesse, nous arriverons de nuit à Sal. Nous optons pour une arrivée de jour afin de découvrir l’île au petit matin. Mais comble de la frustration, il nous faut freiner le bateau alors que nous nous régalons à cette allure débridée. Nous affalons la grand-voile, et ne laissons porter qu’un petit morceau de génois, pour ne pas dépasser les 2 ou 3 nœuds. Nuit paisible, ciel bien étoilé, et nous apercevons enfin les lumières de Santa Maria, haut lieu du tourisme cap-verdien. Le jour se lève, nous renvoyons de la toile, et apparaît alors cette immense plage de sable blanc, bordée d’une mer turquoise, sur laquelle les touristes européens aiment à se prélasser. Nous doublons la Ponta Do Sino, pointe sud-ouest de l’île, et faisons cap sur Palmeira. Remontée au près dans une dizaine de nœuds, escortés par les dauphins, le paysage est lunaire, terriblement aride.

Nous arrivons enfin en face de Palmeira. Notre moteur, que nous avions tant félicité pour son obéissante loyauté en Casamance, nous fait la mauvaise blague de ne pas vouloir redémarrer. Un rapide démontage, deux ou trois coups de marteaux et une bonne dose de jurons, ramèneront à la raison de cette capricieuse machine.

Drôle de surprise lorsque nous arrivons dans le mouillage : « Oiseau de Passage », un Rêve d’Antilles que nous avons croisé à de multiples reprises depuis notre départ, et à chaque fois par hasard, est au mouillage. Nous plantons la pioche dans une eau turquoise, dans laquelle nous nous jetons à peine le moteur coupé. Une baignade divine qui vient clore six jours de ravissement en mer.

Une belle navigation que cette remontée vers le Cap Vert, et un vrai bonheur de toucher terre et de partir à la découverte d’une île déjà bien connue par Jérémie qui est venu ici à plusieurs reprises.

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