DAKAR – CASAMANCE : SOUS SPI OUI OUI OUI !!!!!

Vendredi 21 mars, enfin le départ pour la Casamance ! A 8h, le moteur pétarade. Relever le mouillage ne sera pas une sinécure. Heureusement, nous avons deux matelots supplémentaires pour nous aider à la manœuvre. La pollution génère des tonnes d’algues qui viennent s’enrouler autour de notre mouillage. A chaque mètre remonté à bord, c’est une guirlande d’algues que l’on doit nettoyer. Après une demi-heure de nettoyage intensif, nous pouvons envoyer les voiles et commencer notre sortie, semée d’embûches, de la Baie de Hann. Des filets de surface dérivants nous barrent la route, et les pêcheurs machiavéliques tentent de nous envoyer droit dedans, espérant ainsi obtenir une compensation financière pour les éventuels dommages à leur matériel déjà troué de partout. Nous échapperons de justesse à cet odieux stratagème.

Une fois bien dégagé de la zone de pêche et des cargos, nous pouvons enfin essayer notre nouveau jouet : le SPI !! Les conditions sont idéales : 10/15 nœuds de nord-nord-est pour aller au sud-est ! La manœuvre se fait tranquillement et enfin, le pépin est en l’air et Tass glisse à 6 / 7 nœuds. Malheureusement pour Sabrina et Samuel, nous ne pourrons pas leur laisser la barre. Apprendre à barrer sous spi équivaudrait à apprendre à conduire sur une route de montagne sans parapet, et nous ne voulons pas risquer de casser du matériel. Et puis, il faut quand même avoir l’honnêteté d’avouer qu’on se régale tellement à « faire voler » cette espèce de grand cerf-volant de 95m², qu’on a vraiment envie d’en profiter…

Par prudence, nous affalons le spi pour la nuit. Il y a pas mal de pirogues sur le route et, manœuvrer de nuit à deux peut s’avérer un peu périlleux avec ce type de voile. Nous réduisons un peu l’allure en repassant sous génois que nous tangonnons. Nous ne pouvons toujours pas passer la barre à nos recrues. Étant plein vent arrière, une erreur de barre pourrait conduire à un empannage sauvage, c’est à dire de faire passer la grand-voile d’un bord à l’autre de manière incontrôlée ; la bôme viendrait alors frapper la bastaque qui tient le mât, risquant alors de briser le mât, la bôme, déchirer la voile… bref une somme de catastrophe potentielle.

La nuit sera spécialement étoilée et la mer luminescente comme nous l’avons rarement vue. Samuel et Sabrina nous accompagneront pour les quarts et 4 yeux qui scrutent la mer ne sont pas de trop. L’éclairage des pirogues n’a rien de réglementaire ; ne cherchez pas un feu rouge, un vert et un blanc ; mais plutôt, un flash blanc, bleu, rouge ou la simple lueur de l’écran d’un téléphone portable ou d’une torche. Il faut être très vigilant car toutes ces pirogues sont mouillées, donc non manœuvrantes, (bien que nous soyons à plus de 20 miles (+ de 36km) des côtes, le plateau continental de l’Afrique est très étendu et les fonds ne dépassent pas 30m) et leurs occupants, certainement plus endormis qu’exerçant une veille attentive.

Au petit matin, nous avons rendez-vous avec la pétole ! Nous poursuivons notre route au moteur jusqu’à ce que le vent revienne. Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre le vent car l’entrée sur le fleuve Casamance doit se faire avec la marée montante et nous sommes un peu en retard.

A 8h00, le vent revient et nous commençons à distinguer la côte. L’embouchure du fleuve est un labyrinthe de bancs de sable. Un chenal décrivant un grand «S » est balisé pour sécuriser l’entrée. Nous sommes à la voile et naviguons de balise en balise comme pour un jeu de piste. A 12h00, nous entrons en Casamance.

Devant Djogué, à l’entrée du fleuve, les Commandos de la Marine Nationale Sénégalaise nous demandent de mouiller pour procéder à un contrôle du bateau. Leur arrivée dans leur Zodiac noir, armes automatiques à la main, nous met un peu mal à l’aise. Les militaires se mettent à couple et je regrette de ne pas avoir filmé cette scène si burlesque. Nous sommes en face de 5 militaires ; l’un porte des rangers, l’autre des tongs et la palme revient à celui qui porte des méduses ! (ces petites chaussures en plastique que l’on porte pour aller se baigner). Complètement avachis, ils pointent leurs armes les uns sur les autres, pas sûr que le cran de sécurité soit sur la bonne position. Le chef nous pose des questions pendant que son subalterne prend péniblement en note la dictée de son supérieur, qui ne comprend pas bien que le bateau soit belge, nous soyons français mais partis d’Espagne, via le Portugal. Bref, ça donne plein de jolies rayures sur le cahier du troufion qui n’arrivera sûrement pas à se relire. Ils nous demandent en ne blaguant qu’à moitié, si on ne peut pas les emmener en Europe… Le chef veut monter à bord pour procéder à une visite. Nous tendons un peu le dos car dans le carré sont disposés bien en évidence les colis de matériel humanitaire que nous apportons pour l’Association Anima. Sur les conseils de l’ONG, nous n’avions pas déclaré à la douane ce matériel pour éviter des embêtements. Heureusement pour nous, la curiosité du chef ne s’est portée que sur l’agencement de notre petit intérieur : « ahh oui c’est joli !! ». Nous aurions pu tout aussi bien transporter des armes ou de la drogue…

Libres de poursuivre notre route, le moteur reprend son barouf pendant que nous nous liquéfions sur le pont. La chaleur est écrasante et nous sommes obligés de mettre le taud de soleil et de verser des seaux d’eau pour ne pas se brûler les pieds. Le fleuve est très large, l’eau est verte, opaque, et pas un souffle d’air ne vient rider le miroir sur lequel nous glissons. Nous embouquons le Bolong de Niomoune et commençons à pénétrer dans les dédales de la mangrove. Ce bras de mer est large de quelques dizaines de mètres et serpente de telle manière qu’on ne découvre le village qu’au dernier moment. A 16h00, nous mouillons. Niomoune est très apprécié des navigateurs. Jusqu’à très récemment, avant les taxes et tracasseries administratives sur les voiliers séjournant longtemps dans les eaux sénégalaises, beaucoup d’entre eux étaient mouillés là depuis de très nombreuses années, sous la surveillance bienveillante des villageois ; les propriétaires revenant de temps en temps passer des vacances à bord. Seuls 3 voiliers y sont encore mouillés, sans leurs propriétaires. La première chose que nous faisons en arrivant est d’enfiler un maillot de bain et de nous jeter à l’eau : 30°C de bonheur !

Nous pouvons enfin débarquer les colis que nous avons à bord depuis notre départ. Nous arrivons malheureusement trop tard pour que le matériel médical puisse bénéficier à la (peut être ultime) mission humanitaire qui a eu lieu le mois dernier (janvier/février 2014). Nous remettons donc notre chargement à Hyacinthe, le correspondant local de l’association, qui se chargera de la distribution. Anima agit en Basse Casamance et au Mali depuis près de 15 ans en apportant un soutien médical à une population très enclavée qui n’a pas accès aux soins. Plusieurs fois par an, des médecins, toutes spécialités confondues, organisent des consultations, campagnes de vaccination et dépistages dans les villages, dont l’accès se fait par pirogue principalement. Anima aide également au financement des formations médicales, attribuant chaque année des bourses aux étudiants. Ainsi, pour l’année 2011/2012, 6 étudiants en médecine, 2 étudiantes sages-femmes, 7 étudiants infirmiers, un aide soignant et un ASC, ont été soutenus financièrement. Cette association se cherche désespérément un nouveau président pour continuer à exercer son action en Casamance et au Mali. Nous nous excusons auprès du Dr Yves Menguy, actuel président et fondateur d’Anima, de ne pas avoir communiqué plus tôt au sujet de l’association. Nous avons choisi de jouer la carte de la discrétion afin de nous éviter d’éventuels déboires avec l’administration sénégalaise quant au transport du matériel médical. Les colis étant arrivés à bon port, nous pouvons maintenant lancer un appel à candidature pour qu’un éventuel repreneur se manifeste et reprenne le flambeau, afin que l’aide précieuse apportée par cette ONG aux populations casaçaises puisse continuer.

Nous passons une nuit des plus paisibles au mouillage. Pas une vague, pas un souffle d’air, aucun bruit de moteur :le calme est absolu. Réveil avec le levé du soleil, le chant des oiseaux et une drôle sensation : « on serait pas un peu penché là ???!!! » La bonne blague du matin : Tass est tranquillement en train de s’échouer le long de la berge. Nous avions mouillé un peu trop long et, au moment de la renverse de courant (car les bolongs sont aussi sujets aux marées), le bateau a tourné et, poussé par le vent, il est venu se poser délicatement sur la vase. Le plan initial était de partir tôt avec la fin de marée descendante pour gagner Ziguinchor. Les fétiches farceurs de Niomoune (village animiste/catholique) en ont décidé autrement ! Après un petit-déjeuner à la gîte, nous mettons à profit ce contre-temps pour caréner la coque de Tass. Le séjour dans les eaux polluées de Dakar a permis la prolifération d’un bel écosystème sur la coque. Tass est maintenant bien gîté et nous pouvons caréner avec de l’eau jusqu’à la taille. C’était finalement une assez bonne idée d’échouer le bateau pour gratter la coque !

A 11h00, nous voilà de retour à flot ; on relève le mouillage direction Ziguinchor. Poussés par la marée montante, nous remontons le fleuve au moteur sous une chaleur écrasante. Les dauphins nous accompagneront jusqu’à Ziguinchor. A l’avant du bateau, on entend distinctement le chant des dauphins, sorte de cliquetis d’ultra-son. L’eau du fleuve est tellement opaque qu’on ne les distingue qu’au moment où ils font surface pour respirer. Nous serons gratifiés de quelques sauts très spectaculaires.

A mesure que nous avançons, nous sommes régulièrement doublés par de grosses pirogues de pêche. A chaque fois, les pêcheurs nous hèlent : « venez manger !! ». Dans la tradition africaine, il est d’usage d’inviter à partager votre plat toute personne vous surprenant en train de manger. Nous déclinerons l’invitation en hurlant poliment pour couvrir le bruit du moteur, que nous avons déjà mangé. Ces grosses pirogues de pêche font quelques 20/25m et certaines partent même pêcher jusque dans l’archipel des Bijagos, en Guinée Bissau (+ de 100 miles de Ziguinchor). Ils sont une petite dizaine à bord et partent pour des marées de 10 à 15 jours. Il faut une sacrée dose de courage pour affronter la mer dans des embarcations aussi rudimentaires : pas de cabine pour s’abriter, juste une tente sur la pirogue ; pas d’instrument de navigation, juste le 6ème sens du marin-pêcheur pour ne pas s’égarer sur le « grand lac salé ». Ce sont ces mêmes pirogues à bord desquelles s’entassent (ou s’entassaient…il semblerait que le phénomène ait fortement diminué en raison de la multiplication des contrôles et de la surveillance, et peut être aussi en raison d’une prise de conscience du péril de l’entreprise) par dizaines les candidats à l’immigration clandestines vers les Canaries. Et pour avoir fait la traversée dans le « bon sens » (Canaries-Sénégal avec le vent et la houle qui pousse vers le sud), je peux dire que dans leur cas, ce n’est pas du courage qu’il faut, mais plutôt de l’inconscience mêlée à une grosse dose de désespoir. C’est bien tristement un coup de poker sur la vie et nombreux sont ceux qui y ont perdu la partie.

A 17h, nous arrivons à Ziguinchor. Mouillage comme il se doit devant l’hôtel Le Perroquet, mais contrairement au « bon vieux temps » de Jérémie, Tass est le seul voilier. Le temps de mettre l’annexe à l’eau et nous voilà en compagnie de Moado, le grand ami de Jérémie, accoudés au comptoir, une bière bien fraîche à la main pour se désaltérer de cette journée en plein soleil et se donner des nouvelles de la famille et de la vie casaçaise. Et pour ne pas déroger à la tradition, Jérémie nous emmène au Kangoulène, chez Sophie, manger les meilleurs steaks de Ziguinchor. Un régal absolu pour se mettre en condition avant une nouvelle épreuve administrative qui nous attend le lendemain : régulariser notre présence en Casamance !

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