DAKAR : ESCALE ADMINISTRATIVE ET TECHNIQUE

Depuis peu, Dakar est un passage obligé quand on arrive en voilier au Sénégal. C’est une escale que nous faisons sans grand enthousiasme, tant nous préférons le calme des petites localités. Mais l’État sénégalais ne nous laisse pas le choix, car pour faire les formalités d’entrée sur le territoire, désormais, seule la capitale a compétence dans le domaine. Après une bonne nuit de sommeil, nous attaquons l’épreuve de patience : la régularisation de notre présence sur le sol sénégalais. Si vous êtes fâchés avec l’administration française, alors ne venez pas vous frottez au système administratif sénégalais, qui vous donnera milles raisons supplémentaires d’avoir envie de hurler et de secouer votre interlocuteur (verbalement…quoi que).

Nous passons d’abord par le bureau du CDV (Cercle de Voile de Dakar) pour payer notre « place » au mouillage et l’accès aux sanitaires et services du club (27500 CFA soit 41 € pour la semaine). Anta, la secrétaire, nous informe que la semaine précédente, il fallait d’abord se rendre au bureau du port, puis aller à l’aéroport pour faire le visa. Mais peut être que ça a changé… Arrivés au bureau du port, nous sommes reçus par une secrétaire acariâtre qui nous signifie que nous n’avons rien à faire dans son bureau tant que nous n’avons pas notre visa. Sur ses conseils, nous partons pour l’aéroport, où un agent de la police de la sûreté joue avec nos nerfs pendant plus d’une demi-heure, avant de nous avouer qu’il n’est plus possible de faire le visa à l’aéroport. Nous traversons à nouveau Dakar pour nous retrouver au bureau de la Sûreté nationale, en charge des questions de visa. Le bâtiment est passablement délabré et aucun bureau d’accueil, ni indication ne sont prévus pour renseigner le visiteur. Nous poussons donc une porte pour demander notre chemin dans ce labyrinthe administratif, et le fonctionnaire du bureau nous répond d’aller voir à l’autre bout du couloir… nous y allons et n’y trouvons que des bureaux fermés sauf un, où une personne nous indique aimablement que la personne que nous devons voir, est celle qui nous a envoyé à l’autre bout du couloir, juste pour le plaisir de promener un peu le « Toubab » (« le blanc », de l’arabe « toubib »). La moutarde commence à nous monter un peu au nez mais il est impératif de garder son calme pour ne pas rendre les choses plus compliquées. Nous nous composons un bel air avenant pour retourner voir le farceur, qui va tester encore un peu plus notre patience en nous signifiant qu’il nous faut, en plus de toutes les photocopies déjà présentées, un reçu attestant que nous avons payé pour le visa. Nous repartons pour une balade en taxi dans le centre-ville où une banque privée est chargée de collecter les paiements des visas. Le paiement est une formalité très rapide, en moins de 10 minutes vous êtes soulagés de 50 € par personne. Fort de ce succès, nous repartons dare-dare vers Cité Police retrouver notre charmant fonctionnaire. Ultime provocation de sa part, il nous manque un document attestant que le voilier est dans le port de Dakar… C’est avec une grosse envie de retourner son bureau et d’y mettre le feu que nous sortons du bâtiment pour rentrer au CDV. Il est midi, nous n’avons pas avancé d’un pouce dans nos démarches et, pour couronner le tout, nous sommes vendredi, jour de la grande prière et toute la ville est bouchée. Jérémie qui connaît bien le Sénégal n’est pas surpris, mais pour moi, cette première approche du pays a un goût un peu amer. Heureusement, le tiéboudiène (Riz au poisson) du déjeuner est là pour nous remonter le moral après cette matinée calamiteuse. Nous devons maintenant attendre lundi (le bureau des visas étant fermé le vendredi après-midi pour déposer les dossiers) et sommes donc clandestinement au Sénégal !

Le week-end, nous serons invités dans la famille de Maodo, le grand copain dakarois de Jérémie qui vit depuis plusieurs années en Casamance. L’accueil est chaleureux ; Jérémie est reçu comme un membre de la famille parti depuis longtemps. Diara, la femme de Maodo, est venue à Dakar présenter leur fils, Khalifa Boubacar Jérémie, et tout le monde s’accorde à dire qu’à 1 an et demi, c’est une vraie terreur. Avec Mafatou, une des belles-sœurs, nous irons faire le marché pour préparer ensemble un Poulet Yassa (poulet aux oignons avec une sauce à la moutarde et du riz). La cuisine se réduit à ses plus simples éléments : un fourneau à charbon posé à même le sol et une marmite ! Mais qu’importe l’équipement, la femme sénégalaise est un cordon bleu et, avec une installation aussi rudimentaire, c’est un festival de saveur qui sortira de la marmite, au bout d’un minimum de 2 heures tout de même ! Pendant que nous préparons la cuisine, la famille s’affaire à plumer les 195 poulets que Laye, un beau-frère de Maodo, élève dans un poulailler. De jeunes voisins se font embaucher et, pour 100 CFA (0,15€) par poulet, ils plument une cocotte en moins d’une minute. Le soir, nous rentrons au bateau complètement repus et préparons nos estomacs pour une deuxième séance de bonne bouffe, qui doit avoir lieu chez N’dawa, une des sœurs de Maodo. Même accueil que la veille et même bombance !

Lundi matin, nous décidons d’être les premiers dans le bureau de l’exécrable fonctionnaire. A 8h00, nous sommes seuls dans les locaux avec les femmes de ménage qui balaient tranquillement. Le bureau doit normalement ouvrir à 8h30. Il est 9h15 quand nous voyons les fonctionnaires arriver nonchalamment et préparer la bouilloire pour se faire un café. Nous sommes déjà 15 dans la salle d’attente. L’irritant personnage daigne enfin se mettre au travail à 9h30 et accepte de prendre notre dossier. Cette première étape nous met en confiance et nous pensons en avoir bientôt fini… mais d’autres personnes arrivent, et passent avant nous dans le bureau équipé de la machine biométrique. Nous ne comprenons pas ce qui se passe, 2 sud-africains (blancs) venus ouvrir un Lodge de luxe et un américain, enseignant au Sénégal, sont dans la même situation que nous. L’infâme fonctionnaire prétexte que les virements n’ont pas été reçus ; mais il s’agit certainement d’une manœuvre visant à extorquer un bakchich aux Toubabs pour faire avancer leurs dossiers. Nous ne lui accorderons pas ce plaisir et profiterons de notre attente pour discuter avec nos compagnons d’infortune. A 11h30, c’est enfin notre tour pour la photo et le relevé d’empreintes ! Mais pour ce qui est du visa, il faut revenir à 16h pour le récupérer… Quand nous reviendrons à 16h, la salle d’attente est pleine à craquer et tout le monde attend sans trop savoir comment ça va se passer. Je me décide finalement à oser passer la tête par la porte pour comprendre comment ça fonctionne et là, la jeune fonctionnaire occupée à se manucurer les ongles, me tend très naturellement nos deux passeports avec leurs visas ! Enfin !! la première étape de nos formalités est remplie, ne nous reste plus qu’à passer au bureau du port et au bureau des douanes.

Nous appréhendons d’être à nouveau confrontés à des déboires administratifs, mais il n’en sera rien et, dès le lendemain, nous serons en totale légalité avec les réglementations locales. Ce sera encore une caricature de l’administration à l’africaine, (pas d’informatisation, fonctionnaire qui empoche les 5 000 CFA du timbre fiscal d’entrée sur le territoire, fonctionnaire qui vous demande de faire marcher sa photocopieuse…) mais malgré tout, nous obtiendrons rapidement satisfaction.

Libérés de ces formalités, nous nous mettons en quête de trouver rapidement tout le matériel dont nous avons besoin pour bricoler sur le bateau afin de partir le plus vite possible pour la Casamance. Au CDV, nous faisons la connaissance de Robert qui répare les annexes. La nôtre a bien triste mine et nous devons veiller à la regonfler à chaque voyage pour ne pas couler. Nous saisissons cette belle aubaine et, pour un prix dérisoire (l’équivalent du prix de la colle en Europe), Robert travaillera méticuleusement pendant 5 jours à reboucher tous les trous. Le résultat est remarquable : elle est comme neuve ! Une autre belle opération sera l’acquisition inespérée d’un Spi, qui se trouvait dans un coin de l’atelier du voilier du CVD : nous sommes maintenant armés pour tous les temps !!

Le mouillage du CVD a des allures de cimetière de bateaux. Ce club, qui existe depuis 1939, était bien plus florissant et actif les années passées et de nombreux voiliers y faisaient escale. Les nouvelles formalités administratives imposées par le Sénégal ont découragé beaucoup de navigateurs de venir ou de rester dans les eaux sénégalaises. Cette impression de déclin est exacerbée par l’environnement pollué de la Baie de Hann. Il y a 25 ans, cette baie devait être somptueuse, aujourd’hui pour rien au monde vous ne vous risqueriez à tremper un de vos orteils dans cette eau noire et pestilentielle, bordée d’une plage surchargée d’algues en décomposition et jonchée de détritus. Les pêcheurs traditionnels considèrent que cette zone était l’une des nurseries les plus importantes de la région. Aujourd’hui, cette baie concentre tous les problèmes de dégradation de l’environnement : rejets industriels, rejets urbain d’eau usées, rejet de collecteurs pluviaux, ‘plage-port’ de pêche, petites industries de transformation, habitats en villages traditionnels, habitats en villas standing, décharges sauvages, décharges ‘officielles’. Tous les secteurs industriels sont représentés dans la baie, qui à elle seule rassemble plus de 60% dutissu industriel national. Dans les cartons de L’Office National de l’Assainissement du Sénégal et l’Agence Française de Développement depuis 2009, le projet de dépollution de la Baie devrait entrer dans sa phase d’exécution à l’automne prochain. Espérons que les travaux remédient rapidement et efficacement à cette situation écologique catastrophique, qui classe cette baie parmi les plages les plus polluées au monde.

Même dans le centre-ville, la saleté et la totale désorganisation sont saisissantes. Comptant parmi les plus grandes villes africaines, je ne m’attendais pas à ce que Dakar ait des allures aussi misérables : immeubles délabrés, beaucoup de rues non goudronnées, détritus et plastiques partout, parc automobile vétuste, constructions spontanés et anarchiques … Un autre choc a été la rencontre avec les enfants « Talibés ». Confiés à des Marabouts par leurs familles pour apprendre le Coran et recevoir une éducation morale, ces jeunes garçons sont exploités par des maîtres qui les obligent à mendier chaque jour un quota d’argent, de riz cru et de sucre. L’argent va directement dans la poche du Marabout. Le riz et le sucre sont utilisés pour nourrir sa famille ou sont mis en sacs et vendus. Les garçons doivent mendier encore pour obtenir leur propre nourriture. Vivant dans des écoles souvent insalubres, il n’est pas rare que les enfants subissent des sévices s’ils ne parviennent pas à rapporter le quota d’argent exigé. Cette situation nous semble tellement incompréhensible : chaque jour, ce sont des milliers d’enfants déguenillés qui sillonnent les rues, désespérés de remplir leur quota afin d’éviter une punition sévère. Pourquoi le gouvernement et la population continuent de fermer les yeux alors qu’un appareil législatif existe pour condamner ces pratiques ? Comment expliquer que des parents confient leurs enfants à de tels individus ? Cet état de fait s’explique en partie par l’important pouvoir politique et religieux que représentent les Marabouts. Ces autorités religieuses font la pluie et le beau temps dans le pays. Ils ont fait reculé les deux derniers Présidents sénégalais sur leur promesse d’éliminer la mendicité forcée des enfants, accusant le gouvernement de s’attaquer à l’Islam et à l’éducation coranique. Pour nous, la question se pose : quelle attitude adopter devant ces jeunes garçons de 6 à 13 ans, qui viennent toute la journée mendier 100 CFA (0,15 €) ou de quoi manger ? Donner, et par là même avoir l’impression de cautionner ces pratiques ? Et puis donner à qui, car ce sont des dizaines d’enfants que nous croisons chaque jour ? Ignorer l’enfant, et mettre un mouchoir sur sa conscience ? Ou acheter des biscuits, des fruits… que l’on distribue pour être sûr que ce soit l’enfant qui en bénéficie ? Pas facile de trancher…

J’ai des images plein la tête, mon appareil photo dans le sac, mais la pudeur me retient de photographier la misère et le désordre dans lesquelles vivent les sénégalais. Le dépaysement et le choc culturel sont forts. La représentation que je me faisais de ce pays démocratique, où vivent en bonne entente une vingtaine d’ethnies, où cohabitent en paix chrétiens et musulmans, était un peu édulcorée.

Nous passerons 15 jours à sillonner Dakar pour rassembler ce qu’il nous faut pour descendre en Casamance. Et sillonner Dakar en taxi, c’est souvent une petite aventure ! La pratique veut, qu’après les salutations d’usage avec le taxi-man (Salamalecoum, malecoum salam ; et la journée comment ça va ? Et patati et patata), il faut ensuite négocier le prix de la course. Avec notre peau blanche, on voit les dollars briller dans les yeux de nos interlocuteurs : pas facile d’obtenir le bon prix. Mais passons, c’est comme ça ici… On monte dans un taxi dont on avait complètement oublié que ce modèle de voiture avait existé, parfois des modèles dont la fabrication a été arrêtée avant notre naissance. Pour l’anecdote, il nous est arrivé de monter dans un taxi que d’autres chauffeurs ont dû pousser pour qu’il réussisse à démarrer… ça donne confiance ! Les sénégalais sont des mécaniciens-magiciens : ils ressuscitent avec des moyens dérisoires des voitures qui ne tiennent que par la rouille et la peinture. A chaque dos d’âne ou nid de poule, on s’attend à voir le châssis se disloquer. Un contrôle technique est obligatoire tous les 6 mois, c’est dire l’hypocrisie du système et la corruption des agents. Une fois en route, il faut avoir le cœur bien accroché, car le code de la route local, c’est priorité à celui que s’impose, et le taxi est roi dans la discipline ! 2 roues, chevaux attelés et piétons n’ont qu’à bien se tenir s’ils ne veulent pas finir sous les roues des taxis. Nous testerons également les bus locaux, aux peintures colorées. Impossible de savoir quel est la ligne si vous n’êtes pas accompagné d’un Dakarois. Le bus est bondé et on voit le bitume défilé sous nos pieds. Chaque passager peut demander à tout moment de descendre…Une expérience à tenter lors d’une visite de Dakar.

Au CVD, nous faisons de nombreuses rencontres de jeunes et moins jeunes voyageurs, en bateau ou en sac à dos. Parmi eux, Sabrina et Samuel que nous embarquerons à bord de Tass pour rejoindre la Casamance, le terrain de jeu préféré de Jérémie.

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