GIBRALTAR, la quille entre deux mers !

Nous avons passé 8 jours dans la baie de Gibraltar. Le hasard du calendrier associé à l’aléa météo nous ont permis de retrouver des connaissances à la Marina de La Linéa.

Deux semaines auparavant, trois voiliers avaient fait une escale furtive à la Marina de Garrucha. Nous avions alors échangé breuvages et coordonnées le temps d’une courte soirée.Le réveillon de la Saint Sylvestre nous a permis de faire plus ample connaissance. « Oiseau de Passage » était le bateau « hôte » pour cette soirée qui réunissait 5 voiliers ; 14 personnes ; 4 nationalités ; 6 instruments de musique et une table de carré débordantes de victuailles et de convivialité.

Un nouvel an en baie de Gibraltar, c’est aux douze coups de minuit une explosion visuelle et sonore : feux d’artifices et cornes de brumes résonnent pour célébrer la nouvelle année. On sent comme une compétition entre les Espagnols et les Britanniques du Rocher ; les feux d’artifices sont nombreux de part et d’autre de la baie. Est-ce une reconstitution des nombreuses batailles qui se sont jouées ici ? A une heure et demi, le feu est encore nourri et semble ne pas vouloir cesser malgré les protestations des goélands, dérangés dans leur sommeil.

1er janvier 2014 : nous décidons de commencer cette année très spéciale en honorant notre nouveau statut de touristes. Nous partons satisfaire notre curiosité des années passées : grimper le rocher et vérifier l’expression anglaise « As safe as the Rock »! Gibraltar, relique de l’Empire britannique, c’est 6 km², un rocher culminant à 463 m rattaché au continent européen par une plaine de sable basse et marécageuse ; et environ 30 000 habitants. Ce bout de caillou, jonction de l’Europe et de l’Afrique, de la Méditerranée et de l’Atlantique, constitue avec le mont Abyla une des colonnes d’Hercule1, contrôlant un des lieux de passage les plus anciens et les plus fréquentés du monde.

Gibraltar a toujours été disputé : Phéniciens, Carthaginois, Romains, Wisigoths, musulmans de 711 à 1462, Espagnols de 1462 à 1713. Les Anglais s’en emparent pendant la Guerre de Succession d’Espagne en 1704 et le Traité d’Utrecht de 1713 leur en reconnaît la possession. Ce territoire hautement stratégique est depuis lors une colonie britannique, malgré les nombreuses tentatives militaires ou diplomatiques de l’Espagne pour en reprendre le contrôle.

Ainsi, pour pénétrer dans ce confetti « so british », nous faut-il présenter nos passeports au poste frontière. Pas de doute, nous sommes bien dans le Royaume de Sa Majesté : hors espace Schengen, prix en livre sterling, « Bobbies » à tous les coins de rue, cabines téléphoniques rouges, jelly dans les rayons des supermarchés et Union Jack flottant fièrement sur les toits et à de nombreuses fenêtres. Une seule chose nous frappe, le sens de circulation ! Gibraltar, ce n’est pas tout à fait l’Angleterre, on y roule à droite (et on y voit le soleil et la chaleur quasiment toute l’année). On traverse la piste de l’aéroport à pied avant de se retrouver pleinement à Gibraltar. L’aéroport est l’un des seuls sujets sur lequel Anglais et Espagnols ont réussi à s’accorder, bien que la légitimité de la souveraineté britannique sur cet partie du territoire soit toujours contestée par l’Espagne.

La première impression en arrivant est celle d’entrer dans un parc à thème « british ». Avec environ 7 millions de touristes par an, tout est organisé pour séduire le « gogo » et faire en sorte qu’il reparte  avec sa cargaison d’alcool et de cigarettes détaxés sous le bras. D’autres « gogos » préféreront à Gibraltar son régime douanier exceptionnel ; son pôle bancaire offshore et peut être plus encore ses avantages fiscaux, car ni les bénéfices des sociétés, ni les revenus du capital n’y sont  taxés ! Nous ne pourrons malheureusement céder à aucune des ces tentations, tout est fermé un 1er janvier !

Nous ne résisterons pas néanmoins à la seule chose que nous pouvons envier à la gastronomie britannique : « l’English Breakfast » ! Il faut au moins ça avant d’attaquer l’ascension des Colonnes d’Hercule !  2 heures pour gravir les 463 m de calcaire, sous un soleil ardent qui nous fait regretter de ne pas avoir opté pour un short. Mais le panorama arrivé là-haut vaut allègrement notre petite suée : baie de Gibraltar ; Maroc ; Méditerranée et Atlantique s’étalent sous nos pieds !

Et récompense suprême : les singes de Gibraltar ! Une légende dit que Gibraltar restera britannique tant que sa population de singes (240) peuplera le rocher. Nous pouvons vous confirmer que l’avenir des « roast-beef » sur le caillou est bien assuré. Les « magots de Gibraltar », macaques sans queue et seuls singes européens, constitue l’une des attractions touristiques les plus attendues. La faible fréquentation de « gogos » ce jour-là, nous permettra de profiter pleinement de nos cousins éloignés, que nous n’approcherons pas de trop près au risque de se faire détrousser d’un appareil photo ou d’un bonbon dans une poche. Ces singes sont nourris et soignés par les gardiens du parc naturel de Gibraltar. Ils vivent en complète liberté et il n’est pas rare de les croiser dans les rues de Gibraltar. Ce sont les vilains garnements de Gibraltar : vols de goûter aux enfants, agressions dans la rue, effractions dans les voitures…ce sont des petits délinquants vivant au milieu « d’un repaire de trafiquants de drogue et d’évadés fiscaux2 ».

Étrange caillou avec ces singes, ces citoyens de la Reine qui se prétendent plus britanniques que les britanniques, qui parlent un créole vieux de 300 ans le « Yanito » ou « Llanito » (mixte de l’anglais et de l’Espagnol), cet afflux touristique et monétaire. Enfin, c’est un paradis fiscal, au succès florissant, qui depuis des années fait un pied de nez à l’Espagne engluée dans la crise financière. Et ce grain de sable, sur lequel vivent 30 000 irréductibles Gibraltariens, revendiquant à 99% le maintient du statut actuel3, vient régulièrement gripper les rouages des relations internationales.

Nous repassons le poste-frontière où un douanier espagnol nous demande d’un air désabusé de sortir nos passeports, qu’il ne prendra même pas la peine de regarder. Nous traversons la rue et nous nous retrouvons dans une cité avec ses tours d’une quinzaine d’étages, lessive volant au balcon et antennes paraboliques pointant vers le ciel. Nous sommes à La Linéa de la Conception. Vraiment étrange comme on passe aisément de l’opulence à la quasi-misère !

La Marina d’Alcaidesa – La Linéa de la Conception

La marina où nous avons laissé Tass est en face de cette cité. Alcaidesa Marina n’a pas 3 ans et ne figure ni sur les cartes marines, ni sur Google Earth. C’est hautement sécurisé : portes à cartes magnétiques, gardiens jours et nuits, vidéo surveillance, sanitaires étincelants… Mais les pontons sont plus qu’à moitié vide malgré les prix plutôt attractifs. Quelques bateaux y ont leur place à l’année et, pour le reste ce sont, comme nous, des voiliers de passage, qui attendent la bonne fenêtre météo pour aller vers les Canaries.

Nous y avons rencontré le voilier « Oiseau de Passage », un Rêve d’Antilles en acier. L’équipage a acheté ce bateau pour « L’Armada 2013 ». « L’Armada » ce sont 10 voiliers qui, l’été dernier, ont proposé des spectacles de cirque itinérant en Méditerranée. Et plutôt que de payer une place de port à l’année, leur idée est de continuer à faire voyager le bateau et de proposer des spectacles à chaque escale.

http://fr.ulule.com/armada-2013/

Anne, qui est trapéziste, est en train de boucler à Bruxelles un duo acrobatique. Elle a dû quitter le bord quelques jours afin de rejoindre la Belgique pour une ultime répétition avant la première de son spectacle  « Reverso ». Nous lui souhaitons beaucoup de succès.

Nous avons également rencontré un trompettiste/multi-instrumentiste – « Bots » (désolé c’est certainement mal orthographié) qui voyage en solitaire sur son voilier et se produit dans la rue. 

Et nous avons retrouvé « Blue Belle », avec Maral et Ugul. Cette rencontre est un bon rappel de la chance que nous avons d’être européen. Quelle belle idée que la libre circulation ! En revanche, si vous n’êtes pas citoyen européen, c’est une belle galère de faire du tourisme en Europe ! Le visa pour l’espace Schengen n’est que de 3 mois. 3 petits mois pour visiter les 26 pays signataires des accords de Schengen et pour renouveler le visa, il faut sortir au moins 6 mois de la zone. Maral et Ugul, qui sont turcs, se retrouvent dans une situation complexe : l’expiration de leur visa est proche ; ils doivent conserver des jours de validité pour faire escale aux Canaries ; tous les ports du Maroc sont fermés suite à des intempéries ; Gibraltar refuse de les laisser entrer sur leur sol et la météo n’est pas favorable pour traverser vers les Canaries.  Et cerise sur le gâteau, suite à une décision politique ubuesque, depuis un mois, les assureurs ne sont plus autorisés à assurer les bateaux de plaisance battant pavillon turc hors de eaux méditerranéennes.  Cela nous fait relativiser les petits ennuis que nous causent notre moteur et la météo.

La baie de Gibraltar est un lieu de passage, nous le savions, mais nous ne pensions pas, en y restant une semaine, réussir à croiser quelqu’un que nous connaissons. Le monde de la mer est décidément très petit. En retrouvant Benoît, que nous avions rencontré l’hiver dernier en Martinique, nous faisons la connaissance de tout l’équipage de Ciliam, un superbe catamaran de 30m qui part vers les Antilles. C’est un bateau incroyablement bien pensé et construit, élégant sur l’eau et rapide. Ils repartiront avant nous, ne laissant plus une goutte de gazole à la pompe de la Marina.

En attendant le bon créneau météo pour plonger vers le Canaries, nous continuons les petites bricoles en tout genre sur le bateau ; prenons soin de notre moteur et continuons à explorer les environs.

Mercredi 8 janvier :  A défaut d’avoir la météo pour aller aux Canaries, nous décidons d’aller chercher les vents portants au Portugal : Cap sur Portimao !  Bye bye la Méditerrané, bonjour l’Atlantique !

1 Au cours du dixième de ses Douze Travaux, Hercule crée deux colonnes pour relier l’Atlantique et la Méditerranée aujourd’hui identifiées comme le rocher de Gibraltar et le rocher de Ceuta – enclave espagnole située sur le territoire marocain.
2« La majorité des britanniques considérerait Gibraltar comme un repaire d’évadés fiscaux, de trafiquants de drogue et de geignards de droite. » « Gibraltar : Des colonies qui défient le sens de l’histoire – 20 août 2013 The Guardian »
3 Lors d’un référendum en 2002, les  Gibraltariens ont confirmé à 99% leur attachement à la couronne britannique. En 1967déjà, ils avaient exprimé leur volonté de rester britanniques.
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One response to “GIBRALTAR, la quille entre deux mers !

  • eliane

    Bravo, toujours un plaisir de vous lire.
    Cest une superbe carte postale.
    J espere que vous n avez pas oublie le jambon qui sur la photo est une vraie tentation.

    Bisous.

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